Au bénéfice d’un solide parcours dans le milieu de la mode dès le début des années 2000, Ligia Dias bascule progressivement à partir de 2015 vers une pratique artistique, explorant la porosité prolifique entre design et arts plastiques dont l’art contemporain est porteur. Spécialisée dans le bijou et le produit de lunetterie, elle a notamment travaillé pour la joaillerie de la maison Lanvin, alors sous la direction artistique d’Alber Elbaz, ou encore comme designer de lunettes pour Louis Vuitton. À la suite de cette enrichissante expérience, Dias va créer sa propre marque de bijoux. Certaines séries marquantes de ses collections traduisent déjà son intérêt pour l’art, inscrivant ses créations sous l’angle de l’appropriation, une démarche particulièrement présente en art contemporain. Ses bijoux se réfèrent tout aussi bien à l’art de Sophie Taeuber-Arp, Marcel Broodhaers ou encore Franz West – qui tous brouillent les frontières entre art et objets du quotidien avec un certain sens de l’humour – ce que Dias partage avec eux, que ce soit pour ses productions en design ou en art.
Du point de vue de la matérialité, le travail artistique de Dias convoque à la fois l’artisanat et le recyclage – ses pièces étant produites à partir des rebuts de matériaux de son atelier de bijoux et de la collecte de petits objets métalliques de toutes sortes. La citation et l’appropriation sont également, là aussi, au cœur de sa démarche, et se jouent pour certaines productions notamment sous la forme indicielle des titres de ses pièces. La série MIKE (Memory Ware), par exemple, renvoie aux Memory Ware Flat (1999-2010) de Mike Kelley, évoquant la pratique des memory jug (cruche à souvenir) des Américains afro descendants issus des classes populaires : celle de coller sur des contenants en grès du quotidien des petits objets dits de souvenir, tels que des bijoux fantaisie, des pièces de monnaie, des perles, des boutons, etc. Sous cette filiation, Dias inscrit son travail dans la perspective de la pratique populaire des arbres à souvenir – des objets de mémoire fortement symboliques qui intéressent tout particulièrement l’artiste. La pièce GUY (Spectacles) de 2024, composée de verres de lunettes colorés appliqués sur miroir, joue pour sa part avec la signification « spectacles », celle de lunettes de soleil en anglais, et renvoie à la Société du spectacle de Guy Debord, en forme de clin d’œil critique adressé au milieu de la mode et de l’art.
Sentiments, qui a rejoint la collection du FCAC en 2025, exprime pour sa part une forme d’intériorité, renvoyant au mouvement des sentiments et à la psyché de l’artiste. La pièce est formellement composée d’un enrouleur en acier agrémenté d’une manivelle permettant le déroulement d’une grosse corde de coton de couleur crème, cousue de grosses perles blanches, la corde tombant au sol lascivement en volutes. L’objet évoque l’univers de la corderie, la mercerie ou encore la quincaillerie, et les techniques du craft que Dias transpose dans le champ de l’art. Les proportions surdimensionnées de Sentiments attestent encore une fois du regard empreint d’humour de Dias, tout en associant l’intime à la fétichisation des objets, centrale dans son travail. (MD-2026)
